Première journée alpine difficile

Samedi 4 juillet – Interlaken – Col de Grimsell 2165 m – 73,1 km (dont 32 d’ascension) – 7h40
Quel contraste entre notre état physique du matin après une journée de repos et celui de la fin de journée après 7h40 passées sur notre VEM ! Il n’y avait plus d’énergie musculaire du tout, nous étions vidés de tout ce qui pouvait nous rendre heureux sur une bicyclette. Le moral a été atteint certes mais pas la détermination. Nous avons gagné très difficilement une bataille et nous savons qu’il y aura d’autres difficultés à surmonter mais les deux irréductibles Gaulois que nous sommes devenus depuis le départ n’ont qu’une seule devise en tête : Rome nous voilà !
Tout avait si bien commencé ! Un réveil de bon matin avec quelques nuages bien vite dissipés par une petite brise fraîche et prometteuse, une traversée d’Interlaken se réveillant doucement avec des odeurs de pain chaud,
une promenade récréative le long du deuxième lac, celui de Brienz, encore couvert de son drap de brume matinale, une balade à travers de charmantes petites villes en bordure de lac qui s’apprêtent à recevoir les nombreux « ouiquendistes » avides d’évasions hebdomadaires et de charmes balnéaires.
Il était prévu avec Edouard de rouler environ 45 km dans la matinée, notre moyenne horaire se situant aux alentours de 15 km/h et nous tenons cette moyenne jusqu’à Meringen, autre charmante petite ville au pied des Alpes suisses dont la célèbre « Jungerfrau » culminant à plus de 4000m et la mythique « Eiger », terrain d’entraînement des plus grands alpinistes de la planète qui viennent s’exercer sur sa fameuse face nord. Et là, dans Meiringen où nous avons rechargé en énergie, petit frisson qui ne nous désarme pas pour autant, 32 km d’ascension jusque « Grimselpass ».
Silence radio en ce qui me concerne car je devine le début des difficultés et j’invite le fiston à mesurer tout effort et à chercher le plus rapidement possible sa cadence. Après une montée de quelques kilomètres très bien dans le rythme, nous sommes surpris par une longue descente qui efface les efforts fournis il y a peu. Tout est à refaire en quelque sorte et le dénivelé important de cette journée se fera sur une distance plus courte. Gare ! Il ne reste que 25 km dans l’étape de ce samedi, mais tout en montée, et quelle montée !
D’abord un ciel qui devient menaçant, les caprices du temps en montagne.
Ensuite une route qui grimpe en pourcentage et pour finir, la pluie qui oblige à couvrir hommes et sacoches. La route est parfois tellement raide qu’elle nous fait mettre pied à terre. Notre compteur de vitesse dépasse rarement les 7 km/h nos deux pieds sur les pédales et 4,5 ou 5 km/h nos deux pieds sur le macadam. Il ne nous reste que 13 km mais le calcul m’alarme un peu : sur le vélo il nous reste 2h30 à souffrir davantage, à pied c’est 4h. Et il est 5h de l’après midi. Notre objectif reste inchangé, c’est Edouard qui le dit, nous irons jusqu’au bout de ce col avant ce soir. De toute façon, nous n’avons pas le choix. Pas question de planter la tente dans cette pluie incessante avec toute la difficulté qu’il y a à trouver un bout de terrain plat et, petit réconfort, nous venons d’apprendre qu’il y a un hôtel tout là-haut, au sommet du col.
La pluie est de plus en plus drue, le brouillard enrobe maintenant toute la montagne et le froid commence à faire ses effets sur les extrémités des membres.
Petit rayon de soleil venu avec Edouard qui, malgré les conditions, réussit à surprendre une marmotte à moins que ce ne soit le contraire. Le sommet est à 6 kilomètres. C’est peu et c’est énorme ! Nous savons, d’après la carte, qu’aussitôt atteint un lac artificiel, nous serons à 1960m, à 200m en dénivelé du col. C’est peu et c’est énorme ! Sans cesse des descentes du vélo pour pousser et des remontées sur les pédales pour rouler qui se font de plus en plus péniblement. Dans le plus difficile de l’ascension, je compte les coups de pédales donnés entre chaque piquet de maintien des barrières de sécurité. Quatre. C’est toujours ça de gagné ! Je lève la tête pour tenter d’apercevoir une lueur blanchâtre synonyme de col, la pluie et le brouillard m’en empêchent. Je devine que derrière Edouard est lui aussi en souffrance malgré la grande forme qu’il affichait au « talkie-walkie » il y a encore une heure. Je ne le vois plus, je ne l’entends plus. Mon objectif maintenant est clair : arriver à l’hôtel, déposer le vélo, commander deux couchages bien au chaud pour la nuit et descendre rejoindre Edouard avec cette boisson américaine à bulles pour l’aider à terminer un parcours difficile, très difficile. Puis enfin, la délivrance. On devine l’hôtel plus qu’on ne le voit. Et c’est bien là la fin de notre étape !
Sublime récompense à notre arrivée dans la chambre en début de soirée : une douche chaude jamais tant appréciée, un repas frugal et bienfaiteur et, ce soir, le marchand de sable n’aura pas à répandre beaucoup de son précieux sable sur deux cyclonautes déjà plongés dans un profond sommeil.

Petit coucou outre Rhin pour la famille Bröcher, la famille Löcher et une pensée toute particulière à Gunter, Ursula und Ulrich. Je n'oublie pas Enzo et sa compagne à qui j'adresse mes cordiales pensées en direction de la Belgique.